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Assassinat de 1554. Une aimable composition (352)

Qu’est-ce qu’une « amiable composition » ? Au duché de Limbourg existait une procédure dénommée « amiable composition » utilisée, entre autres, pour certaines affaires criminelles. Les familles en litige se rencontraient lors d’un arbitrage officiel à l’issue duquel un arrangement accepté de part et d’autre, fixait les modalités de dédommagement à l’endroit de la partie lésée.

Dans l’exemple qui suit, il s’agit d’un meurtre commis à Baelen, au sujet duquel les échevins de la Cour de Justice rendent un arbitrage, une composition, à laquelle adhèreront le meurtrier et sa famille ainsi que la famille endeuillée.

Au début de l’année 1554, Claes de Vreuschemen assassine Jean Roggen, fils de Wyntgen Roggen, habitant Baelen. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, tous les assassins n’étaient pas châtiés à cette époque : Claes de Vreuschemen ne sera pas exécuté pour son forfait !

L’affaire est portée devant la Cour de Justice de Baelen dont les membres convoquent les deux familles, le 20 février 1554. Après avoir écouté ce jour-là les intervenants, les échevins de la Cour de Justice rédigent les termes de la convention qui tendra à réparer le préjudice causé à la famille Roggen, violemment frappée de deuil.

Les termes du protocole d’accord élaborés ce jour-là, débutent par l’imposition d’une cérémonie pénitentielle. Ainsi le dit Claes de Vreuschemen devra se rendre à l’église de Baelen, en vêtements journaliers. Tenant un cierge allumé à la main, il parcourra la nef centrale pour atteindre le chœur où l’attendra le père du défunt. Par trois fois, il s’agenouillera sur ce parcours, priant Dieu qu’Il veuille lui pardonner son crime. La première fois au départ de la tour, dans le fond de l’église, la deuxième fois au milieu de l’allée centrale, la troisième fois aux pieds de Wyntgen Roggen, qui, entouré de sa famille, l’accueillera. A ce moment, Roggen lui demandera de se relever en prononçant ces paroles : « Prie Dieu. Comme Il te pardonne, je te pardonne ».

Accompagnent cette cérémonie du pardon, de nombreuses conditions édictées en guise de réparation matérielle. L’assassin livrera deux muids de seigle (+/- 1.200 litres) à W. Roggen qui les distribuera lui-même aux pauvres de Baelen. Claes de Vreuschemen se chargera de réunir huit prêtres pour célébrer la cérémonie des obsèques de sa victime et fournir huit livres de cire destinées à la confection de douze grandes bougies à faire brûler pendant les funérailles et autres messes à dire pour le repos de l’âme du défunt.

Une croix de pierre haute de 5 pieds (+/- 1,50 m) sera plantée à ses frais sur la tombe de sa victime ou ailleurs dans le ban de Baelen, selon le désir de la famille, sans doute à l’endroit du meurtre comme cela se rencontrait fréquemment pour les croix d’occis*.

Sont également à la charge de Claes de Vreuschemen, tous les frais résultant des prestations de médecin et des vacations diverses de la Cour de Justice baelenoise.
Quand il y avait découverte de « corps mort », la Cour de Justice dépêchait sur les lieux deux échevins et un chirurgien chargés de déterminer les causes du décès et d’en faire rapport à la dite Cour.

Le meurtrier s’abstiendra, à l’avenir, de fréquenter et même de rencontrer la parenté de la victime. Ainsi, s’il apprend que des membres de la famille Roggen se trouvent en un tel endroit, il ne pourra s’y rendre. Par contre, si Claes de Vreuschemen est assis dans une auberge et que les Roggen viennent à y entrer, il ne devra pas quitter les lieux. Mais s’il s’avisait, pour son malheur, à leur jeter un regard ou à les dévisager, ce comportement serait considéré comme injurieux et porterait une atteinte grave à la convention conclue entre eux.

D’autre part, dans le but d’améliorer et surtout de compléter efficacement le dédit, Claes de Vreuschemen créera pour une durée de cinq ans, une rente héritable de 5 muids d’avoine valant dix dallers chacun, payables à la Saint-André 1554 (soit le 30 novembre). En garantie de cette clause, il obligera tous les biens reçus de ses parents.

Enfin, Wyntgen Roggen et ses enfants accepteront cet arrangement sans chercher, dans le futur, autre chose que le respect de la convention arrêtée ce jour, de commun accord, sous peine d’être condamnés, eux aussi, à une amende de 100 Rosenobles (monnaie en or qui valait 8 florins, soit 800 florins ! **). Cet argent serait, le cas échéant, distribué en trois parties : la première reviendrait au duc de Limbourg, la seconde, aux échevins de Baelen et la troisième, à Claes de Vreuschemen !

Trois jours ont passé et après quelques jours de réflexion, les familles se retrouvent le 23 février en la halle de Baelen où elles s’engagent toutes deux, à respecter les clauses de cette « amiable composition », pratique qui, à cette époque, avait surtout le mérite de modérer l’usage d’une justice expéditive ayant pour adage : œil pour œil, dent pour dent !

André Hauglustaine
Camille Meessen

Source utilisée : Leo Wintgens, L’ancien duché de Limbourg. Trait d’union linguistique par ses dialectes, sa scripta ancienne, ses langues de culture, in Mélanges Bailus, 888-1988.
Photo : A. Hauglustaine

Notes

*. Témoins d’une mort soudaine, les croix d’occis sont disséminées un peu partout dans nos campagnes. Il n’est pas inhabituel de les rencontrer en plein champ ou dans les bois, à l’écart de toute agglomération, là où il est plus aisé pour les malandrins d’attaquer les personnes solitaires... Les croix d’occis présentent un texte qui renseigne la nature du décès aux passants. En plus des circonstances, le nom de la victime et son âge y sont habituellement mentionnés. La croix d’occis, généralement en pierre calcaire dans notre région, est caractérisée par sa petite taille, les plus grandes peuvent mesurer 1,5 m.

**. Pour saisir l’importance de cette somme, il faut savoir qu’un homme de métier gagnait à cette époque un salaire de +/- 4 florins par jour. Ainsi, cette amende qui serait à payer par la famille Roggen correspondrait à une somme équivalent à 200 jours de travail !

croixmockel.jpgPhoto: La croix Mockel. A la limite communale Membach-Jalhay, se trouve cette superbe croix qui a été érigée à la mémoire de Jakob Mockel, forestier du duché de Limbourg, occis à cet endroit en 1626. »
 

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